Analyse du marché : Amérique latine – Autoédition et autre forme d’édition

« L’autoédition » et « l’édition à compte d’auteur » sont des mots généralement considérés comme « négatifs » dans l’industrie de l’édition, qui a souvent laissé entendre (voire déclaré franchement) que les œuvres issues de l’autoédition présentaient souvent une qualité ou un intérêt littéraire moindre comparativement à celles publiées par les canaux plus traditionnels. Cette perception de l’autoédition évolue de plus en plus avec la prolifération des œuvres littéraires créées par l’entremise des plateformes d’autoédition comme Kindle Direct d’Amazon, Wattpad  et Line Webtoon pour les bandes dessinées, ainsi que des plateformes de financement en ligne comme Kick Starter, qui visent à soutenir les créateurs indépendants. Dans ce contexte, l’autoédition est de plus en plus considérée comme un moyen légitime de créer et de diffuser du contenu. Ce constat est peut-être encore plus flagrant en Amérique latine, où de nombreux modèles d’autoédition se sont développés au rythme de la popularité (et de l’accessibilité) croissante des livres numériques et des plateformes d’édition numérique. Parallèlement, d’autres formes d’édition « marginales » ont vu le jour, comme le mouvement cartonera(l’édition sur carton), en réponse aux crises économiques aiguës et en raison du désir de créer des livres uniques et faits à la main.

Avec l’amélioration de l’accès à Internet, en particulier dans les zones urbaines occupées par la classe moyenne, les créateurs latino-américains se sont tournés vers de nouveaux moyens pour diffuser leurs œuvres à l’ère du numérique. Cette région affiche traditionnellement un faible taux d’alphabétisation et une inégalité d’accès à Internet (généralement en phase avec les clivages socio-économiques, ruraux-urbains et hommes-femmes). Mais, en 2016, 56 % de la population de la région de l’Amérique latine et des Caraïbes était en mesure de se connecter à Internet, soit une augmentation considérable comparativement à 2014, année où le taux de pénétration d’Internet dépassait à peine les 50 %. Grâce à cette connectivité accrue, davantage d’auteurs et d’éditeurs indépendants ont désormais accès à de nombreuses plateformes d’édition numérique, notamment celles consacrées à l’autoédition, comme Megustaescribir (Penguin Random House Grupo Editorial) proposée par Author Solutions et Lantia, ainsi qu’aux plateformes de financement participatif pour l’édition indépendante comme Pentian. Ainsi, davantage d’éditeurs et d’auteurs peuvent vendre leurs œuvres à un plus vaste lectorat et à des prix inférieurs à ceux pratiqués par les éditeurs et libraires traditionnels, qui sont souvent hors de portée du lecteur ou de l’acheteur moyen de livres en Amérique latine.

On a largement communiqué sur l’essor de l’édition et des livres numériques dans cette région, et c’est maintenant l’autoédition qui attire davantage d’attention. À l’instar de l’accès à Internet et de l’édition numérique, le nombre d’autoéditeurs connaît également un essor dans la région. À titre d’exemple, en 2015, Rex Czuba, gérant de Kindle Direct Publishing en espagnol, a mentionné que 45 des 100 meilleurs livres numériques en espagnol étaient des livres autoédités. Certains d’entre eux ont été publiés par des auteurs émergents et nouveaux, mais, parmi les auteurs qui utilisent les plateformes numériques d’autoédition, on recense des auteurs bien établis qui ont choisi de conserver les droits d’auteur associés à leurs œuvres en format numérique en les publiant eux-mêmes en ligne.

Une organisation intergouvernementale parrainée par l’UNESCO, le Centro Regional para el Fomento del Libro en América Latina y el Caribe (CERLALC) ou Centre régional pour la promotion du livre en Amérique latine et dans les Caraïbes, a publié récemment un rapport sur le phénomène de l’autoédition. Entre autres constatations, le rapport décrit différentes formes d’autoédition à l’ère du numérique. Il souligne que l’autoédition peut être définie de diverses façons et comprend notamment les auteurs qui font appel à des prestataires de services d’édition pour les aider dans les différentes étapes de la production littéraire et les auteurs qui prennent en charge leurs propres campagnes de marketing et de relations publiques. De même, un récent article sur l’autoédition et sur l’édition audio au Pérou témoigne de l’émergence dans ce pays des « auteurs-éditeurs » et indique que l’augmentation du nombre d’ISBN répertoriés par ce nouveau type « d’agent d’édition » (agente editor) représentait 5,7 % des ISBN enregistrés en 2016. L’édition commerciale a certes également augmenté au Pérou, mais le nombre de titres autoédités est passé de presque 110 en 2007 à plus de 400 en 2016. Le rapport du CERLALC indique que d’autres grands marchés hispanophones de la région ont connu une croissance similaire : en Argentine, les titres autoédités ont triplé entre 2012 et 2016 (passant de 1 190 à 3 380) et, au Chili, leur nombre est passé de 300 à 1 000 titres entre 2006 et 2016. De façon plus générale, le nombre de titres (ou d’ISBN) enregistrés par des autoéditeurs dans les 17 pays de l’Amérique latine (à l’exception du  Brésil) a augmenté de 400 % entre 2007 et 2016.

Alors que de nombreux autoéditeurs publient des livres à la fois en format imprimé et numérique (l’imprimé demeurant encore le format privilégié de la plupart des éditeurs), la production de livres numériques a dépassé celle du livre imprimé et enregistre un taux de croissance de 700 % au cours de cette même période partout dans la région. Toutefois, une autre forme d’édition, plus lente et plus artisanale, s’est implantée au cours des dix dernières années : les editoriales cartoneras, soit de petits éditeurs indépendants qui créent des livres à partir de carton recyclé. Les premiers éditeurs sur carton sont apparus en Argentine lors de la crise économique qui a secoué ce pays à l’aube du XXIsiècle, et ce phénomène est désormais considéré comme un mouvement d’édition populaire qui s’étend à de nombreux pays. De plus en plus d’Argentins ont été contraints de se tourner vers la collecte de déchets dans un contexte de chômage et de taux d’itinérance élevés, et le mouvement cartoneraa débuté alors que de petits éditeurs s’approvisionnaient en carton dans le but de produire des livres peints à la main pour ensuite les vendre à bas prix. Bien que le mouvement de l’édition sur carton soit né dans un contexte et un lieu précis marqués par des difficultés économiques, il est devenu un mouvement artistique et social beaucoup plus vaste, qui comprend des éditeurs qui travaillent exclusivement avec le carton ainsi que des éditeurs qui produisent également leurs ouvrages en format numérique dans de nombreux pays, notamment le Chili, le Pérou, le Brésil, la Colombie et le Mexique (par exemple, Pensaré Cartoneras). Les éditeurs qui utilisent le carton mettent l’accent sur la dimension artistique de la création de ces livres faits à la main, ainsi que sur la création de communautés d’éditeurs, d’auteurs et d’artistes aux vues similaires, qui souhaitent créer des livres en dehors des cadres commerciaux conventionnels. À mesure que le nombre des éditeurs sur carton augmente, il en est de même pour leurs réseaux et leurs activités, qui comprennent des foires et des ateliers consacrés à la fabrication de livres sur carton organisés dans des bibliothèques et des cafés locaux. Bien que la plupart des cartonerasproduisent des livres à très petite échelle, la qualité artistique de ce type d’ouvrages et leur fabrication à partir de matériaux recyclés et bon marché ont stimulé l’imagination de nombreux créateurs dans l’ensemble de la région. Ainsi, bon nombre de ces projets jouissent d’une base transnationale plus vaste et plus solide.

Vous voulez en apprendre davantage à ce sujet? Consultez nos guides de marchés Le marché mondial du livre audio et Les marchés du livre en Amérique latine, ou les ressources en ligne ci-dessous :

Les plateformes d’autoédition tendent la main aux auteurs de langue espagnole

https://www.publishersweekly.com/pw/by-topic/authors/pw-select/article/69046-self-publishing-platforms-reach-out-to-spanish-language-authors.html

Les réseaux communautaires en Amérique latine

https://www.internetsociety.org/wp-content/uploads/2018/12/2018-Community-Networks-in-LAC-EN.pdf

Internet au sein des Amériques : qui est branché?

https://www.americasquarterly.org/content/internet-americas-whos-connected

Les plateformes numériques de l’économie du partage peuvent-elles concourir à l’intégration des domaines non structurés de l’Amérique latine? La réponse est oui!

https://www.americasquarterly.org/content/can-digital-sharing-economy-platforms-pull-latin-america%E2%80%99s-informal-sector-mainstream-yes

Comment le carton est (vraiment) en train de révolutionner l’industrie du livre en Amérique latine

https://medium.com/the-establishment/how-yes-cardboard-is-revolutionizing-the-latin-american-book-industry-7e694ef3cd19

En espagnol

Radiografía de la autopublicación en América Latina

https://cerlalc.org/publicaciones/radiografia-de-la-autopublicacion-en-america-latina/

Independientes y sin audífonos

https://www.publishnews.es/materias/2018/12/19/independientes-y-sin-audifonos

 

 

2019-03-13 | Export, Numérique