La production de livres audio au Canada – avec Marie Fleurette Beaudoin de Planète rebelle

Ce n’est un secret pour personne, les livres audio connaissent un essor à l’échelle mondiale. Avec l’intensification de la demande, comment les éditeurs canadiens font-ils face aux défis et aux possibilités uniques que représente ce format ? Livres Canada Books a contacté quatre éditeurs canadiens, chacun avec sa propre expérience, pour avoir un aperçu de l’approche canadienne devant ce format en pleine expansion.

Nous continuons cette série de rencontres avec Marie Fleurette Beaudoin de Planète rebelle.

 

1. Qui êtes-vous et que faites-vous ?

Je m’appelle Marie Fleurette Beaudoin. Je viens du milieu des médias. Je suis passionnée de conte et de littérature orale, et j’ai l’honneur de diriger la maison d’édition québécoise Planète rebelle depuis près de 20 ans.

 

2. Veuillez décrire rapidement le programme d’édition audio de Planète rebelle.

Nos auteurs et autrices sont avant tout conteurs et conteuses. Leurs paroles s’écoutent plus qu’elles ne se lisent. Nous travaillons donc toujours à partir de la voix pour produire le texte. C’est pour cela que l’édition audio est indissociable de l’édition papier. La majeure partie de nos livres  s’accompagnent de versions sonores CD, mp3 et, à partir de cet automne, de balados.

 

3. Planète rebelle publie depuis longtemps des documents audio. Quelle partie du programme vous rend la plus fière ?

Parmi notre offre adulte et jeunesse, une collection me tient particulièrement à cœur. La collection Conter fleurette, que j’ai fondée dès mon arrivée, réunit des livres-CD de conte pour les 3 à 8 ans. Avec La Montagne secrète, nous avons été la première maison québécoise à nous insérer dans cette niche particulière qu’est le livre-CD jeunesse. Ce format est très intéressant à explorer, parce qu’il respecte parfaitement le rythme d’apprentissage du langage, de l’écoute à la lecture. Nos Conter fleurette procurent à l’enfant un petit temps de repos. C’est aussi une collection qui l’aide à devenir plus autonome, à développer ses qualités d’empathie, de spontanéité et d’imagination… Et tout ça grâce au talent des plus grands artistes du conte francophone !

 

4. Comment le programme a-t-il évolué au fil des ans ?

La maison est issue du renouveau du conte. Elle a été créée pour faire rayonner la parole vivante, à un moment où le conte, le spoken word, la poésie, le slam… retentissaient partout au Québec. Il s’agissait (et il s’agit toujours !) de faire vivre et revivre aux lecteurs ces grands moments de performance littéraire. Les CD qui accompagnaient nos livres étaient d’abord des enregistrements de spectacles. Cette idée de « livres – expériences », ça fait vraiment partie de l’ADN de Planète rebelle. Ensuite, on a commencé à produire des enregistrements en studio. La qualité des CD s’est beaucoup améliorée, et on a pu obtenir cette dimension immersive si caractéristique du conte. Avec les changements dans les modes de consommation, nous avons rapidement investi dans des formes numériques, tant pour le livre que pour le CD.

 

5. Planète rebelle a axé son programme de publication sur la production de titres accompagnés de CDs. Qu’avez-vous fait pour vous adapter à l’évolution des technologies comme les applications, la diffusion en continu et le téléchargement ?

Partant d’une première stratégie de diversification de l’offre (ePUB enrichis, mp3… en plus des livres-CD), nous avons conclu des ententes avec des diffuseurs numériques et des applications dès l’année 2009. En quelques années, le CD semble être devenu obsolète. Pourtant, plusieurs dilemmes subsistent quand on envisage la dématérialisation :

– Oui, les frais de production du CD sont presque insoutenables (d’autant que Planète rebelle est une maison d’édition et doit, en plus, assurer la production du livre papier !), mais les enfants y sont toujours très attachés. De plus, le CD vient contrer l’exclusion numérique : on oublie souvent que tout le monde n’a pas le même accès aux plateformes d’écoute en ligne.
– Oui, nous souhaitons rendre nos contenus plus accessibles en diffusion en continu, mais les systèmes de rémunération sont trop insuffisants pour combler les coûts de production. De plus la protection du droit d’auteur est encore balbutiante pour le livre audio. Nous avons négocié des ententes avec les plateformes les plus respectueuses des créateurs, comme Munki (France) par exemple. Le CD est encore, à l’heure d’aujourd’hui, le modèle le plus équitable qui soit.

 

6. Quelles sont les prochaines étapes que vous comptez entreprendre ?

En sachant tout ça, on dématérialise, mais on reste prudent.

Plusieurs chantiers sont entamés. Nous avons quelques avantages sur le marché du livre audio. Avec des centaines d’enregistrements, notre fonds de contes est le plus riche au Canada. Dans les prochaines années, nous souhaitons entreprendre un vaste projet de valorisation de ce fonds, via des rééditions, via une refonte de notre site… La création d’un espace dédié exclusivement à la parole vivante à Montréal avec notre allié de toujours, le Regroupement du conte au Québec, va également dans ce sens.

Un autre avantage par rapport aux maisons qui ne font pas de livres audio en interne : nos conteuses et les conteurs n’ont pas besoin de s’approprier les textes car ce sont les leurs et la plupart les présente déjà sur scène. Leur travail, c’est d’embarquer le public dans leurs histoires. On est loin d’une simple lecture, aussi bonne soit-elle… C’est pour ça que c’est tellement le fun pour nous d’imaginer des nouvelles pièces sonores ! C’est une belle matière première…

À l’automne, le public pourra découvrir deux balados de conte créés en partenariat avec La Quadrature pour accompagner notre prochain recueil La ruée vers l’autre, de la conteuse Mafane. Notre premier livre sans CD dans la collection Paroles. Un autre projet qui nous tient vraiment à coeur : une série balado autour de versions nord-américaines du conte Cendrillon, avec nos amis de Bouton d’or Acadie. Grâce à cette expertise dans le livre-audio, on part aussi avec un avantage dans la diffusion, parce qu’on est présentes dans la plupart des festivals de conte en Europe, parce qu’on fait partie des réseaux des éditeurs de livres audio depuis longtemps, mais aussi parce qu’on a déjà négocié des ententes avec des diffuseurs… Maintenant, notre gros travail va être d’adapter nos métadonnées pour entrer dans les réseaux de distribution de livres audio qui naissent peu à peu au Québec.

 

7. Quel rôle entrevoyez-vous pour l’édition canadienne dans le monde en pleine expansion des livres audio ?

Dans la Francophonie, on dirait que la France a pris les devants sur le marché du livre audio. Pourtant, le Canada a quelque chose que l’Europe de Gutenberg n’a pas, ou peu : cette grande culture de l’oralité, de la transmission par la parole. Notre ancrage autochtone y est définitivement pour quelque chose. D’où le succès de notre production en poésie, qui étonne toujours les libraires et éditeurs étrangers qui viennent nous rendre visite. C’est simple, presque toutes les maisons d’édition de littérature au Canada développent une collection en poésie. Je pense que dans ce contexte, le livre audio canadien ne peut que s’épanouir. Et puisque notre littérature est de plus en plus remarquée à l’étranger, nos livres audio suivent.

 

8. Quelles possibilités croyez-vous que les autres formats audio (baladodiffusion, audio vers texte, titres « nés » audio, sérialisation, etc.) offrent aux éditeurs canadiens ?

L’audio a été et est toujours un atout essentiel pour Planète rebelle. Du point de vue de notre ligne éditoriale, il nous a toujours permis d’inviter des nouvelles voix, souvent éloignées du milieu de la littérature. Ces nouveaux formats audio nous poussent à explorer davantage. Ils réinventent nos conceptions du temps : on sort du « moment de lecture », car le livre peut maintenant s’écouter toute la journée. Du point de vue de la diffusion, le marché du livre audio n’est pas encore saturé, comme peut l’être le marché « traditionnel », ce qui augmente les chances de découvrabilité pour les petits éditeurs.

 

9. Proposez-vous vos livres audio en téléchargement ou en lecture en continu ? Pourquoi avez-vous choisi ce mode de diffusion ?

Pour l’instant, on a toujours privilégié le téléchargement, pour les raisons que j’exposais plus haut : mauvaise protection des droits d’auteur, gratuité des contenus… Mais je pense qu’il est temps de repenser nos modèles d’affaires pour adopter la lecture en continu. C’est avant tout une question d’accessibilité.

 

10. Une dernière réflexion ?

En tant qu’éditrice de livres-audio, je ne peux qu’inciter l’édition canadienne à s’emparer de ce merveilleux médium qu’est le son. Explorons, faisons appel aux meilleurs artisans sonores, ouvrons davantage nos collections aux voix émergentes et marginales…

 

Avec la diversification de l’offre, l’encadrement légal et les programmes d’aide à la production devraient se consolider. Et je pense que ce sera extrêmement bénéfique pour tout le monde.

2020-04-23 | Entrevue, Numérique