Entretien avec Ritu Bhasin et Léonicka Valcius

Au cours des dernières années, la question de la diversité a gagné en importance dans le secteur de l’édition canadienne, et l’Association of Canadian Publishers a publié, cette année, un rapport dressant un état des lieux de la diversité au sein de ce secteur. Les éditeurs souhaitent adopter des approches inclusives, mais ils ne savent pas nécessairement par où commencer. Dans le cadre du Forum sur la technologie 2019, Léonicka Valcius s’est entretenue avec la conférencière principale, Ritu Bhasin, et, ensemble, elles ont exploré le thème de la diversité au sein de l’édition. Madame Valcius, qui travaille comme agente adjointe pour la maison d’édition Transatlantic Agency, est la fondatrice de #DiverseCanLit ainsi que la fondatrice et présidente du conseil d’administration de The Festival of Literary Diversity (FOLD). Madame Basin est une conférencière et une auteure primée, et une experte dans les domaines de la diversité et de l’inclusion, de la promotion de la femme et du leadership authentique. La conversation s’est déroulée sous forme de questions-réponses, les deux conférencières répondant ensemble aux questions émanant de l’auditoire, et s’inscrivait dans la continuité de l’allocution d’ouverture de madame Bhasin sur la lutte contre les préjugés en vue de créer des entreprises plus inclusives. Vous pouvez lire notre résumé de l’allocution d’ouverture ici.

Mesdames Bhasin et Valcius se sont d’abord penchées sur la question suivante : Comment les personnes et les dirigeants qui souhaitent apporter des changements peuvent-ils poser des questions sur la façon d’être plus diversifiés et plus inclusifs, sans craindre de commettre un faux pas? Les deux conférencières ont souligné l’importance de la préparation pour éviter des tensions inutiles ou des paroles irréfléchies. Elles conseillent de graver dans votre esprit le vocabulaire le plus inclusif possible, avant votre intervention, par exemple en écrivant ce que vous avez l’intention de demander et en rédigeant quelques réponses ou réactions. En effet, préparer des réponses de la sorte vous aidera à surmonter la peur de formuler des propos inappropriés, qui desservent le dialogue. Les conférencières ont aussi suggéré de préparer des phrases comme :

« Je m’excuse d’avance, mais mes propos seront parfois maladroits. Je suis encore en apprentissage, veuillez m’en excuser. »

« Puis-je vous poser des questions au sujet de X? »

Ces phrases aident à jeter les bases d’un échange où les deux parties se sentent en confiance et permettent à votre interlocuteur de savoir que vous êtes authentique dans votre démarche d’apprentissage et d’écoute. S’excuser préalablement contribue grandement à dissiper tout stress ou tension et indique que vous abordez la conversation avec une ouverture d’esprit et de cœur. Demander la permission de poser certaines questions à votre interlocuteur démontre votre empathie à son égard et le met en confiance pour réagir de façon authentique, surtout s’il n’est pas en mesure de fournir une réponse à votre question dans l’immédiat.

Mesdames Bhasin et Valcius ont ensuite proposé quelques mesures simples et concrètes à adopter en cas d’erreur commise publiquement, comme un incident ou un commentaire de nature raciste lors d’un événement organisé pour un auteur :

  • Demandez pardon et excusez-vous. Ne dites pas : « Je ne voulais pas dire cela. » Dans ce type de situation, les conséquences l’emportent sur l’intention. Une réponse du type « Je suis tellement désolé. Pourriez-vous me dire ce que j’ai fait de mal et pourquoi? Et ce que je pourrais faire autrement? » est mieux formulée, car elle met l’accent sur la douleur et la guérison plutôt que sur l’évitement et la culpabilité.
  • Parfois vous devez assumer votre propre inconfort et laissez une autre personne prendre les rênes. En d’autres mots, ce n’est pas le rôle de votre interlocuteur de vous pardonner ou de vous apprendre à vous améliorer. Voyez en cette erreur un signe vous indiquant de vous tenir en retrait et laissez quelqu’un d’autre diriger la situation.

Les conférencières ont également donné des conseils sur la façon dont une organisation peut s’excuser pour un faux pas. L’excuse par excellence sera appuyée par des gestes concrets et s’adressera également aux communautés concernées. Les valeurs touchant la diversité et l’inclusion sont souvent mal transmises. Le fait d’intégrer à la table de discussion des membres de la communauté dont il est question et leur permettre de s’exprimer est un grand pas en avant. En plus de discuter avec les communautés touchées, il est important de manifester publiquement votre appui à leur égard. Par ailleurs, les dirigeants doivent ouvertement reconnaître leurs échecs et assumer leurs erreurs. Cependant, aucune excuse ne sera parfaite, et l’entreprise doit être prête à affronter les réactions négatives et à apporter des mesures correctives.

En guise d’exemple à suivre, les conférencières ont suggéré d’examiner comment Starbucks a réagi après un incident raciste dans l’une de ses succursales de Philadelphie. Dans un premier temps, le président-directeur général a dénoncé l’incident. Puis, toutes les succursales de Starbucks ont été fermées pour permettre aux employés de participer à une formation en matière d’intervention et de lutte contre le racisme. Selon mesdames Bhasin et Valcius, cette réaction se distingue par le fait qu’elle comprend des excuses publiques formulées par une personne haut placée, suivies d’une mesure qui vient appuyer cette déclaration. Cela envoie un signal fort sur le marché, y compris aux concurrents et aux consommateurs, à propos des valeurs de l’entreprise. Le président-directeur général a parlé de l’importance de la diversité et de la sécurité, puis a pris des mesures pour s’assurer que toutes les succursales Starbucks reflètent ces valeurs.

La question de l’équilibre entre les impératifs commerciaux et sociaux s’est posée lors de la discussion sur les excuses. Les deux conférencières ont invité l’auditoire à ne pas considérer ces impératifs comme étant binaires. Le monde de l’édition, en particulier, doit être conscient de la façon dont les impératifs commerciaux et sociaux sont liés et comprendre comment ils s’entremêlent. Pour les éditeurs, une valorisation adéquate de la diversité au profit de la réussite se traduira par une amélioration des ventes, puisque l’impératif social consistant à raconter et à écouter des récits alimente en contrepartie les ventes et l’impératif commercial.

Les entreprises qui adoptent des pratiques plus diversifiées et inclusives peuvent prétendre au succès. Au cours de l’entretien, mesdames Bhasin et Valcius ont évoqué diverses mesures que les entreprises peuvent prendre pour favoriser l’inclusion :

  • Prenez le temps de remettre en question et d’affronter vos propres préjugés intériorisés, et d’y couper court. Modifier ses propres préjugés est le premier par vers un bouleversement systémique général.
  • Faites le point sur les stratégies de votre entreprise en matière de diversité et d’inclusion et établissez une base de référence afin de voir ce qu’elle peut faire de plus. Les conférencières ont rappelé à l’auditoire que chaque geste compte et que chaque décision fait une différence. Quelles sont les voix qui s’élèvent en ce moment? Qui pourriez-vous aider?
  • Afin de créer un milieu de travail inclusif, les entreprises peuvent commencer par adopter des pratiques pour contourner les préjugés involontaires. Des dirigeants bien intentionnés favorisent inconsciemment le conformisme parce qu’ils croient que le fait de réduire au maximum les différences augmentera les chances de succès. Il s’agit d’une tactique de diversité bien intentionnée, mais nuisible, et ultimement axée sur les chiffres et non sur l’inclusion authentique. Un contrôle peut également être exercé de façon inconsciente aux points d’entrée du secteur. Il doit y avoir davantage d’inclusion intentionnelle, ce qui demande une défragmentation plus engagée des systèmes, sans forfanterie et sans calcul. À titre d’exemple, les soumissions à l’aveugle permettent de contourner les préjugés lors du recrutement de personnel et des soumissions manuscrites.
  • Les conférencières ont également encouragé les éditeurs à rechercher du contenu diversifié et à ne pas s’en tenir uniquement aux vedettes des médias sociaux qui pourraient être incapables de produire du contenu littéraire. La représentation est importante. La seule présence de personnes de nature diversifiée contribue à changer les croyances.

 

Outre ces mesures prises à l’échelle de l’entreprise, les conférencières ont encouragé l’auditoire à modifier ses propres comportements et préjugés en vue de changer le système et de bouleverser les idées reçues, à savoir qui entre dans quelles cases. Alors que le monde de l’édition cherche à devenir plus inclusif, les mesures proposées par les conférencières du Forum sur la technologie offrent des points de départ faciles à mettre en œuvre par les personnes travaillant dans ce secteur.

2019-07-03 | Événements, Foires du livre