Le manque de sensibilisation quant aux stéréotypes sexistes et à la fracture numérique révélé : TechForum 2018

Nous poursuivons notre résumé des présentations qui ont eu lieu au Forum sur la technologie. Dans l’article d’aujourd’hui, nous décrivons les résultats de l’analyse de milliers de titres effectuée par .txtLAB de l’Université McGill, puis nous posons notre regard sur les populations qui ne sont pas encore connectées au Web.

Voici une synthèse de deux exposés qui se sont tenus à Toronto. Nous publierons d’autres résumés et aperçus au cours des semaines à venir, afin d’exposer les dernières nouvelles en matière de recherche et de tendances. Soyez à l’affût!

 

Utiliser les données pour révéler les partis pris sexistes dans la fiction contemporaine

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Conférenciers : Andrew Piper et Eve Kraicer

Andrew Piper et Eve Kraicer, de .txtLAB à l’Université McGill, ont versé des milliers de titres dans un logiciel d’analyse en vue de quantifier la répartition homme-femme chez les personnages et dans les liens sociaux pour tous les genres de livres. Les données ont révélé quelques normes établies, soit des pratiques habituelles et récurrentes, que l’on retrouve à l’heure actuelle dans les titres de tous genres, comme un penchant pour les personnages masculins et les rôles traditionnellement assignés à chacun des sexes. Bien que les chercheurs aient constaté que leur plan de recherche était lui-même quelque peu biaisé, ce qui signifiait que leur analyse n’était pas totalement aboutie, leur travail a débouché sur quelques résultats surprenants.

L’étude a révélé qu’en moyenne les livres comptent 89 personnages; dans l’ensemble, seuls 39,6 % de ces personnages sont des femmes, tous genres d’ouvrages confondus. Les succès de librairie détiennent la proportion de personnages féminins la plus élevée avec 45 %, et la section « jeunes adultes », la plus basse avec 32 %. Lorsqu’on restreint la recherche pour n’examiner que les 20 personnages phares d’un roman, les femmes se retrouvent encore derrière les hommes en ne représentant que 35 % des personnages principaux. Ces chiffrent signifient que 91 % des livres contiennent davantage de personnages masculins que féminins. Le sexe de l’auteur a très peu d’influence sur ce chiffre. En fait, pour tous les niveaux de personnages (principaux, secondaires ou d’arrière-plan), peu importe le sexe de l’auteur ou le genre dans lequel il évolue, on retrouve toujours plus d’hommes que de femmes.

Les liens sociaux étudiés dans l’étude mettent également en lumière des partis pris. En effet, lorsque nous nous penchons sur les duos de personnages, les hommes sont, encore une fois, favorisés. Les duos composés de femmes ne représentent que 12 % de l’ensemble des données recueillies. Ces duos sont systématiquement sous représentés dans tous les genres d’ouvrages, y compris dans les romans sentimentaux, où deux hommes sont dix fois plus susceptibles de former un duo principal que deux femmes. Lorsque la recherche sur le lien social porte sur les groupes composés de trois personnages, les trios homme-homme-femme sont les plus populaires, avec plus de 12 500 occurrences, alors que les trios femme-femme-femme sont les moins répandus, atteignant à peine 1 250 occurrences. Les hommes sont toujours plus nombreux dans l’espace social. De plus, pour tous les genres, on tend à favoriser les interactions hétéronormatives mixtes. Plus un personnage est visible, plus ses interactions sont hétéronormatives.

Les chercheurs ont également été en mesure de repérer des normes établies sur le plan de la sémantique des personnages ou du langage utilisé par chacun d’entre eux. Lorsqu’il est question du choix des mots et du vocabulaire, les personnages masculins ont tendance à être associés au corps physique, à des mots comme apparence, tête et signe de tête, alors que les femmes tendent à être associées à des mots comme mère, dire, raconter et ressentir, ainsi qu’à une sphère sociale, ce qui signifie qu’elles sont plus susceptibles de dépendre d’autres personnages ou d’être liées à d’autres personnages. Ces associations dénotent une tendance, tous genres de livres confondus, à constamment définir les personnages féminins comme étant plus sensibles et communicatifs que leurs homologues masculins.

La complexité du réseau de l’édition fait que la responsabilité de la diversité incombe aux éditeurs et aux agents qui doivent trouver une diversité d’auteurs et de récits, aux auteurs qui doivent créer des récits diversifiés et aux éditeurs qui doivent orienter les auteurs dans ce sens. Monsieur Piper a souligné qu’« à l’heure actuelle, nous dépensons beaucoup d’énergie pour conserver le statu quo; nous pouvons utiliser cette énergie pour contribuer à faire évoluer les choses ». Les conférenciers ont terminé sur ces dernières observations :

  • tous genres confondus, la fiction favorise les hommes et les réseaux hétéronormatifs;
  • publier davantage de livres écrits par des femmes ne résout pas le problème du parti pris sexiste dans les récits;
  • utilisez ces données pour remarquer les pratiques bien ancrées, et prenez-les en considération pour faire de la place au changement. Changer la description d’un personnage ainsi que son vocabulaire afin de modifier l’intrigue et les liens sociaux dans un livre peut, en retour, aider à briser les schémas habituels, nous empêcher de perpétuer les préjugés et nous amener à imaginer les choses comme nous ne les avons jamais vues auparavant.

Les chercheurs souhaitent que les éditeurs, en prenant conscience de ces normes, soient en mesure de déceler et de changer les micropratiques qui favorisent les personnages masculins et qui renforcent les rôles restrictifs dévolus à chaque sexe.

 

Les bibliothèques et la fracture numérique

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Conférencière : Jessamyn West

Lors des colloques comme le Forum sur la technologie, qui se concentrent sur certaines des innovations technologiques qui façonnent, remettent en question et, parfois, permettent d’améliorer le secteur de l’édition, il peut être facile d’oublier que de nombreuses populations (et publics cibles de lecteurs) dans l’ensemble de la société ne jouissent pas du même niveau d’accès à Internet et aux technologies numériques. Par exemple, nous sommes en 2018, et 13 % des Américains et des Canadiens n’utilisent pas du tout Internet. Pour ces personnes, le monde numérique semble inaccessible. Qu’est-ce qui les empêche d’y accéder? Et comment pourrions-nous aider ces personnes à rejoindre un monde qui évolue de plus en plus en ligne?

La fracture numérique n’est pas seulement une question d’accès, mais aussi une question de convivialité et d’inclusion. Les bibliothèques sont en mesure d’offrir l’accès à Internet à ceux et à celles qui n’ont pas les moyens de s’acheter un ordinateur ou de se payer un tel accès. Cependant, être en mesure d’utiliser Internet ou vouloir utiliser Internet est un problème différent. À ces considérations s’ajoute le fait que la fracture numérique renvoie également à la différence entre les fervents utilisateurs de technologies qui mettent au point ces dernières et les personnes qui commencent seulement à les utiliser. Les grands utilisateurs de technologies, notamment les concepteurs de ces dernières, sont souvent éloignés socialement et physiquement des populations les plus à risque et, ainsi, ne conçoivent pas les technologies en pensant à ces personnes. Par exemple, de nombreuses interfaces ne tiennent pas compte des problèmes cognitifs ou des handicaps physiques. La personne aux prises avec cette fracture numérique qui s’efforce d’utiliser une technologie que tout le monde considère comme facile à utiliser peut se sentir stupide ou découragée. Selon madame West, l’intégration d’éléments d’accessibilité, comme la possibilité d’agrandir le texte, est facile à réaliser. Nous devons simplement ne pas oublier de le faire.

L’ergonomie intégrée est un premier pas vers la création d’une expérience du Web plus inclusive et enrichissante pour les personnes aux prises avec la fracture numérique. L’inclusion est un deuxième pas dans cette direction. Les laissés-pour-compte du numérique ne se voient pas dans le cyberespace et n’y projettent pas leurs désirs et leurs besoins, ce qui renforce leur propre croyance selon laquelle ils n’ont pas besoin d’être connectés. Toutefois, ils se doivent de l’être. En effet, ils pourraient un jour ou l’autre rencontrer divers problèmes : pour eux, le magasinage se limite à ce qui est offert localement, l’accès aux boutiques en ligne leur étant impossible; de nombreux événements sociaux sont organisés par l’entremise des réseaux en ligne; travailler et poser sa candidature à un emploi exige souvent de téléverser son CV ou d’autres fichiers; et, en étant coupées du monde numérique, ces personnes se privent de toutes les occasions d’apprentissage présentes sur Internet. Plus important encore, de nombreux services destinés aux citoyens, comme les secours d’urgence et l’octroi de permis, sont accessibles en ligne. Comme les nouvelles qui circulent mettent les gens en garde contre les pirates informatiques, les prédateurs et les escrocs qui rôdent sur Internet, elles omettent de leur rappeler à quel point l’accès à Internet est nécessaire. Cette désinformation est d’autant plus édifiante quand on considère que le ressenti des individus à propos des technologies influencera les lois qui seront créées.

Voici quelques-unes des pratiques exemplaires exposées par madame West pour contribuer à combler cette fracture :

  • Concevoir de meilleures interfaces : quand on conçoit une application numérique, ne pas oublier les démunis des technologies de l’information, qui se heurtent peut-être à des limites physiques, sociales ou cognitives auxquelles le concepteur n’a pas songé ou qu’il ne connaît pas.
  • Renforcer les compétences : 63 % des laissés-pour-compte du numérique mentionnent qu’ils utiliseraient Internet si quelqu’un les aidait. Les bibliothèques et les municipalités peuvent soutenir leurs populations locales et répondre aux besoins locaux. Internet est utile pour atteindre un objectif, par exemple pour faire une demande d’emploi. Votre but est de faire en sorte que ces personnes parviennent à régler leurs propres problèmes et non d’être la personne qui résout les problèmes.
  • Littératie numérique : les nouveaux utilisateurs doivent pouvoir évaluer la fiabilité et l’exactitude du contenu en ligne.
  • Responsabilité sociétale : la majorité des personnes aux prises avec la fracture numérique font également partie des populations à risque. Les personnes qui sont confrontées aux défis les plus grands se trouvent également être celles qui sont laissées de côté. Nous devons en faire davantage pour combler les écarts.

2018-05-31 | Événements, Numérique