Le mentorat : l’expérience de Tania Massault des Éditions Alto

Depuis 2006, Livres Canada Books propose un programme de mentorat conçu pour aider les éditeurs admissibles à se familiariser avec les activités liées à l’exportation, à rencontrer des acteurs clés au sein des marchés visés et à bien évaluer les efforts requis pour être présents sur ces marchés.

 

Dans l’article d’aujourd’hui, le troisième de cette série, nous vous présentons notre entretien avec Tania Massault des Éditions Alto, qui a participé au programme en 2014-2015 dans le but de mieux comprendre le marché de l’édition en France.

 

 

Pouvez-vous vous présenter ?

Je suis Tania Massault, je travaille depuis sept ans aux Éditions Alto. Je suis responsable des communications avec les médias, et également responsable d’une bonne partie de l’administration, dont les droits d’auteurs, les demandes de subventions et la vente de droits à l’étranger.

 

Depuis la création de la maison, nous participons entre autres aux salons tels que la Foire du livre de Francfort et le Salon du livre de Paris.

 

J’ai participé au programme de mentorat qu’offre Livres Canada Books, il y a déjà deux ans, et j’ai vraiment aimé mon expérience. J’avais trouvé que la formatrice, Nickie Athanassi, connaissait très bien son domaine, qu’elle offrait de bons conseils et qu’elle avait vraiment personnalisé le suivi. Je trouve que c’est la grande force de ce mentorat. Oui, nous avons besoin de formations généralistes mais nous avons aussi besoin de conseils liés à la particularité de notre catalogue.

 

Suite au mentorat, nous avons vendu deux titres importants de notre catalogue en France, pour des à-valoir assez considérables. C’est la première fois que nous avions des à-valoir de cette nature en France; ce sont les deux plus grosses ventes qu’on ait faites dans les cinq dernières années.

 

Concernant la vente de droits, pour des personnes à leur tout début, il est important d’expliquer qu’il faut être patient et que c’est un travail à très long terme. Pour les deux ventes que nous avons réalisées suite au mentorat, j’ai bénéficié d’une formation, mais j’ai aussi bénéficié de tout le travail qui avait été fait en amont par Antoine Tanguay, l’éditeur et fondateur d’Alto qui, lui, participe depuis le début de la création de sa maison d’édition à des événements internationaux; ça nécessite un réseau et des connaissances. J’ai également profité du travail fait en amont par nos agents qui nous représentent en France. On ne peut pas débuter sur le marché international avec son beau catalogue fraîchement traduit et dire « ça y est, je vais conquérir le monde ». Il faut rencontrer plusieurs fois les éditeurs étrangers, comprendre leurs catalogues, savoir ce qu’ils cherchent, et c’est très exigeant parce que ça demande aussi de sans cesse se mettre à jour. Notamment en France, où nous suivons plus particulièrement le marché, il y a un jeu de chaises musicales dans les maisons d’édition et parmi les éditeurs qui est incessant. D’une année à l’autre, on se dit qu’on a enfin rencontré tel éditeur de telle grande maison d’édition qu’on essaie d’approcher depuis des années. Eh bien, là, oups ! il faut qu’on recommence parce que cet éditeur vient de changer de maison… Ça prend du temps à mettre en place, le réseau, et ça prend aussi de l’énergie et des efforts constants pour maintenir des relations sur une base régulière.

 

Comment décririez-vous le programme de mentorat de Livres Canada Books ?

C’est sûr qu’une fois que j’ai eu fini ce programme de mentorat, je l’ai beaucoup conseillé autour de moi. Ce n’était pas la première fois que je suivais des formations, mais j’ai vraiment apprécié la qualité de la formation et le suivi qui était offert. Également, j’ai trouvé la formatrice très généreuse. Enfin, ce qui est très précieux dans le milieu, c’est le carnet d’adresses. À cette époque-là, on voulait établir plus de contacts avec les éditeurs de livres en format poche, parce qu’on se rendait compte que, des fois, à défaut d’avoir trouvé un éditeur de livres en grand format, on pouvait directement proposer certains de nos ouvrages à des éditeurs de format poche. Et pour moi, c’étaient des contacts que je n’avais absolument pas, et quand on ne les connaît pas, c’est très difficile d’avoir accès à eux; elle m’avait vraiment offert sur un plateau d’argent des contacts ainsi que toute l’information nécessaire. C’est-à-dire que ce n’était pas juste une adresse courriel et un nom, ça prenait également d’autres renseignements, par exemple : bon, alors, celui-là, il répond assez vite, il cherche tel et tel type de roman — il faut connaître les goûts de l’éditeur qui fait les choix et aussi le style de la maison d’édition, de ce qu’ils cherchent, de ce qu’ils ont acheté dernièrement. Ce sont des informations qui ne sont pas vraiment publiques, parce qu’en fait, quand on voit les nouvelles parutions d’une maison d’édition, c’est souvent un, deux, ou trois ans après l’achat des droits. Donc, le fait de parler directement à un agent qui est très actif sur le marché français, ça permettait d’avoir accès à des informations non publiques; moi, j’en ai beaucoup profité.

 

Pouvez-vous donner plus de détails sur l’expérience vécue au mentorat et sur la relation que vous aviez avec l’agente ?

Oui. Eh bien, elle a été très disponible. Il y a eu la formation, la première partie qui se déroulait à Montréal, et par la suite on s’était donné deux rendez-vous par Skype, au cours desquels j’ai posé mes questions, et elle m’a donné les informations sur ses contacts. Donc la communication a été très facile. Le contact s’est vraiment bien fait.

 

Qu’est-ce qui vous a motivée à prendre part au programme ?

C’est sûr qu’on est toujours friand de formations. En fait, c’était aussi une question de timing. Ça tombait à un moment où on se demandait si on allait continuer à travailler avec l’agent qui nous représentait en France. Et là, vu que la formation était offerte par une autre agente en France, j’étais curieuse de savoir si elle travaillait différemment. Est-ce qu’elle allait m’offrir un autre type de tour d’horizon du marché ? On connaît quand même assez bien le marché en France, mais on avait le goût d’avoir une autre perspective.

 

 

Qu’avez-vous le plus apprécié de votre expérience ?

Le fait qu’il y avait une partie de la formation qui était personnalisée en fonction de notre catalogue, je trouve que c’était vraiment la force de la formation, et qu’ensuite la formatrice avait du temps alloué pour des rencontres par Skype et pour faire un suivi des dossiers, j’ai trouvé ça aussi très intéressant. À l’époque, je m’étais mise en tête d’essayer de vendre les droits d’une bande dessinée qu’on a à notre catalogue; elle avait été vraiment généreuse de ses conseils, et elle m’avait recommandé beaucoup de contacts, parce que, encore une fois, comme on n’est pas spécialisés en BD, ce n’était pas du tout un réseau qu’on avait déjà établi. Bon, au final, nous n’avons pas réussi à la vendre, mais au moins, on sait qu’on a fait toutes les démarches possibles, alors on peut d’une certaine façon clore le dossier et dire qu’on a tout essayé.

 

C’est toujours rassurant de savoir qu’on a tout fait.

Parce qu’aux Éditions Alto, nous ne sommes que trois, et que la vente de droits est un élément qui peut prendre énormément de temps, nous ne pouvons pas y accorder tout le temps que nous voudrions. Je vous donne un exemple, je suis en train de préparer mon Salon du livre de Paris et étant donné que je n’ai pas beaucoup de temps, je me réserve 10 minutes par jour depuis un mois pour envoyer des courriels afin de prendre des rendez-vous là-bas. C’est pourquoi, je trouvais que l’avantage de la formation était de nous forcer à se réserver du temps à l’apprentissage et au démarchage. Cela nous pousse nous — les petites maisons d’édition —, qui n’avons pas un poste à temps plein alloué à la vente de droits, à y investir plus d’énergie.

 

Je pense que c’est la même chose pour toutes les formations. Récemment, j’ai suivi une formation sur les réseaux sociaux, et pourtant… on est juste trois, et c’est peut-être moi qui suis la moins active sur les réseaux sociaux pour Alto, mais il n’empêche que c’est un après-midi où l’on se concentre, on fait le point sur la façon dont on communique, sur comment on pourrait mieux communiquer, puis, après, ce sont des informations dont on discute en équipe, le débat est lancé. Je ne dis pas que ça transforme les méthodes qu’on utilise, mais ça force à prendre le temps d’y réfléchir. Quand nous avons une petite équipe, nous courrons plus après le temps et nous sommes moins en mode de « je prends un pas de recul, puis je prends le temps de réfléchir à comment on fonctionne ».

 

Durant le temps de votre formation, est-ce qu’il y a eu des défis à relever ?

Pas vraiment, dans le sens où je suis arrivée avec quelques objectifs, notamment d’essayer de contacter des éditeurs de bandes dessinées et des éditeurs de format poche. Ce ne sont pas des démarches qui ont eu du succès sous forme de ventes concrètes immédiates, mais c’est des démarches qui m’ont permis de faire croître mon réseau, d’augmenter la taille de mon carnet d’adresses. Donc, c’est bénéfique pour la suite.

 

Y a-t-il un moment particulier qui vous reste à l’esprit ?

Je suis sortie de la formation en ayant encore plus envie de faire les démarches nécessaires pour faire voyager nos livres. Ce que j’ai aimé chez Nicki, c’est qu’elle a la passion de son métier; on sortait donc de là rempli d’une nouvelle volonté, d’une nouvelle énergie, ce qui fait que je garde un excellent souvenir de cette formation. Comme je vous l’ai mentionné, l’année suivante, au Salon du livre de Paris, nous avons fait deux ventes importantes. Mais c’est toujours délicat, dans la vente de droits, de dire « j’ai suivi une formation et paf, d’un coup, j’ai eu du succès », parce que c’est du long terme.

 

À l’occasion le succès vient quand on ne se décourage pas ou que l’on a eu des petites réussites.

Dernièrement, j’ai fait les rapports de droits d’auteurs et j’ai réalisé qu’une de nos auteures avait un rapport de droits étonnant. Nous avions vendu son livre dans cinq pays et quatre de ceux-ci étaient des pays que nous n’avions jamais démarchés auparavant, soit l’Ukraine, la Macédoine, l’Albanie et l’Arménie. Nous ne savions pas qu’il y avait un lectorat intéressé par la littérature québécoise là-bas: c’est assez fascinant. Ce sont de petits à-valoir, mais symboliquement c’est très fort.

 

Trouvez-vous que l’information que vous avez reçue était pratique ?

Avez-vous pu mettre en pratique quelque chose qui vous tenait à cœur ?

Nickie a confirmé que notre stratégie était la bonne. Nous nous sommes toujours demandé si c’était mieux de distribuer et de diffuser nos livres sous la marque Alto en France ou de passer par de la vente de droits. Nickie nous a appuyés dans nos démarches en nous assurant que, au vu de notre catalogue et des bons résultats qu’on avait dans la vente de droits, on avait vraiment la meilleure démarche possible à l’heure actuelle.

 

Avez-vous des conseils à donner aux futurs participants ?

Arrivez préparés. C’est-à-dire avoir déjà fait le point sur son catalogue et savoir quels sont les titres à pousser, et de quelle façon le faire, afin d’arriver avec les bonnes questions. J’avais des questions extrêmement précises notamment une question au sujet d’un conflit avec un éditeur dans le cadre d’un contrat et des questions sur la façon de rédiger un contrat de cession en tenant compte du territoire. Je suis également arrivée avec des problématiques que j’avais à l’interne, et du coup, j’ai pu régler plusieurs petits dossiers sur des choses de moindre mesure. En fait, le mentorat m’a permis de faire du ménage. Comme conseil, je propose de noter toutes les questions que vous vous êtes posées pendant l’année sur la vente de droits, sur les contrats, sur les relations avec les éditeurs étrangers et de les apporter à la formation. L’aspect pratique prend alors le pas sur la théorie et c’est extrêmement formateur.

 

Pourquoi l’exportation est-elle importante ?

L’idée de faire voyager des auteurs, de faire voyager des textes, de faire voyager la culture québécoise à l’étranger, c’est vraiment une question de partage culturel : c’est ce que nous permet Livres Canada Books grâce à des programmes comme le PACDÉ. Ce programme comporte à la fois un objectif de partage cuturel et d’affaires — arriver à trouver un intérêt chez les éditeurs étrangers pour la production littéraire locale d’ici.

2018-05-29 | Entrevue